J'ai déposé ma première marque en 2019, trois semaines avant le lancement de mon premier SaaS. J'avais payé 190 € pour deux classes, persuadé d'avoir verrouillé mon nom pour l'éternité. Six mois plus tard, je recevais une mise en demeure d'une société lyonnaise qui utilisait le même nom depuis 2014. Elle n'avait jamais déposé sa marque, mais elle avait l'antériorité d'usage. Résultat : 4 800 € d'avocat, un changement de nom à l'arrache, et une leçon que je ne souhaite à personne.
Voilà pourquoi je vais te parler ici de ce que j'aurais aimé lire avant de cliquer sur le bouton "déposer". Pas la procédure officielle qu'on trouve partout sur le site de l'INPI. La vraie stratégie, celle qui tient compte du fait que tu es une startup, que ta trésorerie est serrée, et que ton modèle économique va probablement pivoter dans les 18 mois.
Points clés à retenir
- Le dépôt à l'INPI coûte 190 € pour une classe, 40 € pour chaque classe supplémentaire — vérifie les tarifs en vigueur, ils bougent.
- Une recherche d'antériorité sérieuse prend 2 à 3 heures. La sauter, c'est risquer un litige à 5 chiffres.
- Dépose au nom de la société (SAS, SASU), pas à ton nom personnel, dès qu'elle existe.
- La protection dure 10 ans, renouvelable indéfiniment — mais elle ne vaut que si tu la défends.
- Dépose tôt, mais pas trop tôt : attendre la validation du nom auprès des cofondateurs évite un dépôt à refaire.
Protéger sa marque de startup : ce n'est pas juste un dépôt INPI
Quand on tape "protéger sa marque" sur Google, on tombe sur 40 articles qui te répètent la même chose : va sur le portail e-procédures de l'INPI, choisis tes classes, paie, attends 5 mois. Technique, exact, et complètement insuffisant quand tu diriges une jeune boîte.
Le problème, c'est que la marque n'est qu'une brique. Un nom, un logo, un slogan — ça se protège par plusieurs mécanismes qui se recoupent, et si tu n'en active qu'un, tu laisses des trous béants. Je l'ai appris à mes dépens.
Les quatre briques d'une protection solide
Une marque de startup se défend sur quatre fronts simultanés. En oublier un, c'est comme fermer trois volets sur quatre en pleine tempête.
- La marque déposée à l'INPI — elle protège ton signe (nom, logo, slogan) pour des produits et services précis, sur le territoire français.
- Le nom de domaine — un .fr et un .com, idéalement. Ça ne protège rien juridiquement, mais ça empêche un squatteur de récupérer ton trafic.
- Les handles sur les réseaux — Instagram, LinkedIn, X. Si ton nom est pris, tu vas galérer à construire ta notoriété.
- Le secret et les contrats — accords de confidentialité avec les prestataires, clauses de cession de droits avec les freelances qui touchent à ton identité visuelle.
Ce dernier point, personne n'en parle. J'ai vu une startup se faire réclamer 12 000 € par un graphiste indépendant qui avait "oublié" de céder les droits sur le logo qu'il avait créé. Sans contrat de cession écrit, le créateur reste titulaire des droits d'auteur. Tu paies, tu n'es pas propriétaire.
La recherche d'antériorité, l'étape que 80 % des fondateurs bâclent
Avant même de penser à remplir un formulaire, tu dois vérifier que ton nom est libre. Et "libre" ne veut pas dire "personne ne l'utilise sur Google".
Il existe une base publique gratuite : la base de données marques de l'INPI. Tu y tapes ton nom, tu filtres par classes de produits et services, et tu vois toutes les marques déposées qui pourraient te bloquer. Simple en apparence. Sauf que beaucoup de fondateurs ne cherchent que sur leur classe principale et oublient les classes voisines.
Comment choisir ses classes sans se ruiner (ni se tromper)
Le système compte 45 classes définies par l'arrangement de Nice. Une marque valable doit être déposée dans les classes où tu exerces réellement — sinon, un concurrent peut déposer le même nom dans une classe adjacente et t'attaquer en contrefaçon.
Pour une startup SaaS en B2B, ma règle empirique après plusieurs dépôts :
- Classe 42 — services informatiques, développement de logiciels. C'est la base.
- Classe 9 — logiciels téléchargeables, applications. Indispensable si tu distribues une app.
- Classe 35 — publicité, gestion commerciale. Utile si tu fais du marketing ou de la mise en relation.
- Classe 38 — télécommunications, si tu as une dimension réseau ou messagerie.
Quatre classes, ça te coûte 190 € + (3 × 40 €) = 310 €. À comparer avec le coût d'un changement de marque forcé à 50 000 utilisateurs. Le calcul est vite fait.
Peut-on déposer une marque gratuitement ?
Franchement, non. Il n'existe pas de dépôt de marque gratuit en France. Les taxes de l'INPI sont obligatoires et non remboursables, même si ton dépôt est ensuite rejeté. Ce qu'on peut faire gratuitement :
- Vérifier la disponibilité du nom sur la base INPI et sur les bases EUIPO et OMPI.
- Réserver un nom de domaine (mais ça coûte ~10 €/an, donc pas vraiment gratuit).
- Consulter un conseil en propriété industrielle — beaucoup proposent un premier échange gratuit, mais leurs honoraires pour un dépôt complet tournent souvent entre 400 € et 1 500 € selon la complexité.
Méfie-toi des sites qui promettent un "dépôt gratuit" : ils te facturent la prestation de service, pas la taxe. La taxe, elle, tu la paies toujours.
Déposer au nom du fondateur ou de la société ?
Question qui paraît anodine. Elle ne l'est pas. J'ai vu deux cauchemars concrets dans mon entourage :
Cas 1 — un fondateur dépose la marque à son nom personnel. La boîte lève 2 M€ un an plus tard. Les investisseurs exigent que la marque soit dans le bilan de la société. Transfert de propriété à négocier, redevance à payer, notaire, temps perdu. Mauvais moment.
Cas 2 — deux associés déposent conjointement. L'un part après un désaccord. Personne ne peut exploiter la marque sans l'accord des deux. Blocage total jusqu'à un accord transactionnel à 15 000 €.
Ma recommandation, et je l'assume : si ta société est immatriculée, dépose au nom de la société. Si elle n'existe pas encore, attends la création — quelques jours de plus, c'est rien comparé aux emmerdes évitables. Et prévois une clause de sortie dans le pacte d'associés qui encadre la propriété intellectuelle.
Quand déposer : le calendrier qui évite de gaspiller de l'argent
Déposer trop tôt, c'est immobiliser du cash sur un nom que tu vas peut-être abandonner après le pivot. Déposer trop tard, c'est risquer qu'un concurrent te grille.
Mon repère après trois lancements : dépose dès que le nom est validé par tous les cofondateurs et que tu t'apprêtes à communiquer publiquement dessus. Pas avant (tu n'as rien à protéger), pas après (tu prends un risque).
| Option | Coût indicatif | Portée | Durée |
|---|---|---|---|
| Dépôt INPI (marque française) | 190 € + 40 €/classe | France | 10 ans, renouvelable |
| Dépôt marque de l'UE (EUIPO) | ~850 € pour une classe | 27 pays UE | 10 ans, renouvelable |
| Marque internationale (OMPI) | Variable selon les pays | Pays désignés | 10 ans, renouvelable |
| Nom de domaine | 10-15 €/an | Monde (réservation) | Renouvelable annuellement |
Stratégie pragmatique pour une startup qui démarre : commence par un dépôt français. Si tu vises l'international dans les 6 mois, tu as un délai de priorité de 6 mois (Convention de Paris) pour étendre ton dépôt à l'EUIPO ou à l'international en conservant ta date de dépôt initiale. C'est un avantage énorme, et beaucoup l'ignorent.
Après le dépôt : la partie que tout le monde oublie
Ton titre est enregistré. Bravo. Tu penses avoir fini ? Non, tu viens de commencer.
Une marque non surveillée, c'est un placement qui pourrit. Il faut :
- Surveiller les nouvelles demandes d'enregistrement qui ressemblent à la tienne. L'INPI propose un service de surveillance payant, ou tu peux souscrire chez un conseil. Coût typique : 100-300 €/an.
- Attaquer les contrefaçons dans les 5 ans — tu as un délai pour agir contre une marque identique ou similaire, et laisser passer une contrefaçon peut affaiblir ton droit.
- Renouveler tous les 10 ans — un oubli et tu perds tout. Note-le dans ton calendrier dès maintenant.
- Utiliser ta marque réellement. En France, une marque non exploitée pendant 5 ans peut être révoquée pour non-usage sur requête d'un tiers. Oui, ça arrive.
Sur la procédure d'opposition : quand quelqu'un dépose une marque similaire après la tienne, l'INPI n'intervient pas d'office. C'est à toi de former opposition dans les 2 mois suivant la publication de la demande au BOPI. Passé ce délai, tu peux encore agir en justice, mais c'est plus long, plus cher, et moins sûr.
Le budget défense, franchement, prévois-le. Un avocat en propriété intellectuelle facture souvent 300-600 €/heure. Un contentieux simple peut monter à 5 000-15 000 €. Ce n'est pas du pessimisme, c'est de la lucidité.
Et si un concurrent utilise déjà mon nom avant que je dépose ?
Ça dépend. S'il l'utilise de manière notoire dans le même secteur avant ta demande, il peut invoquer une "marque de fait" ou une antériorité d'usage pour faire opposition ou annuler ton dépôt. D'où l'importance de la recherche préalable — pas seulement dans les bases de marques, mais aussi sur Google, LinkedIn, et les registres du commerce.
Combien de temps prend un dépôt de marque à l'INPI ?
Le récépissé arrive quasi immédiatement après le paiement. La publication au BOPI intervient sous quelques semaines. L'enregistrement définitif tombe généralement dans les 5 mois, si aucune opposition n'est formée. Si opposition, ça peut durer 12-18 mois.
L'erreur que je referais si je devais recommencer
Je pensais que déposer une marque, c'était cocher une case administrative. En réalité, c'est un acte stratégique qui engage ton identité, ta levée de fonds, ta relation avec tes associés et ta capacité à te défendre. Le dépôt INPI, c'est 30 minutes de formulaire. La réflexion autour, c'est ce qui te protège vraiment.
Si tu dois retenir une chose : traite ta marque comme un actif, pas comme une formalité. Budgète le dépôt, budgétise la surveillance, intègre la PI dans tes contrats dès le premier freelance. Le jour où un concurrent débarque avec ton nom sur une plaquette commerciale, tu seras content d'avoir ces trois briques en place.
Et pose-toi une dernière question, celle que j'aurais dû me poser en 2019 : si demain tu devais changer de nom, combien ça te coûterait — en argent, en clients, en crédibilité ? Si la réponse te fait mal au ventre, tu sais quoi faire cette semaine.
